Il y a des moments dans la vie d’un couple où l’on se heurte à un mur invisible. Une sensation d’impasse. On parle, on argumente, on se tait, on hurle parfois… mais rien ne change. Comme si l’essence même du problème nous échappait.
On a beau tout essayer : les explications patientes, les disputes éclatantes, les silences boudeurs, les compromis à contrecœur. Parfois, on croit même avoir trouvé la clé, ce mot juste qui va tout dénouer, cette confession qui va enfin ouvrir la brèche… mais non. L’autre écoute, répond, ou reste muet·te, et pourtant rien ne bascule vraiment. Comme si quelque chose d’invisible continuait de nous enfermer dans le même cercle vicieux.
C’est une étrange sensation. Une fatigue lourde, un épuisement qui s’installe. Parce qu’on tourne en rond. Parce qu’on sent bien que le problème est là, palpable, flottant dans l’air, mais qu’on n’arrive pas à le saisir. Quoi qu’on dise, quoi qu’on fasse, il reste hors de portée.
On finit par douter. Est-ce moi qui suis incapable de me faire comprendre ? Ou est-ce l’autre qui refuse d’entendre ? On oscille entre la culpabilité et la rancœur, entre la peur d’être maladroit·e et la certitude que l’autre fait exprès de ne pas voir. Et parfois, on en vient même à se demander si ce blocage est normal, si tous les couples passent par là, ou si l’on est en train d’assister, impuissant·e, à l’érosion de quelque chose d’essentiel.
Et si ce qui nous enferme n’était pas tant ce qui est dit, mais ce qui ne peut pas être dit ?
Parce que certains mots restent coincés au bord des lèvres, trop lourds, trop risqués. Parce que l’on sent qu’ils pourraient blesser, qu’ils pourraient tout remettre en question. Ou peut-être parce qu’on n’a même pas encore réussi à les formuler pour soi-même. Alors, on se débat avec des demi-mots, des phrases tronquées, des silences pleins d’attentes. On espère que l’autre comprendra malgré tout, qu’il ou elle saura deviner. Mais comment deviner ce que nous-mêmes nous n’arrivons pas à saisir ?
Le piège de la double contrainte
Tu l’as peut-être déjà ressenti. Ce tiraillement entre deux injonctions contradictoires, entre deux attentes impossibles à concilier.
👉 “J’ai besoin de toi, mais ne sois pas trop envahissant·e.”
👉 “Montre-moi que tu tiens à moi, mais si je te le demande, ça n’a plus de valeur.”
👉 “Exprime ce que tu ressens, mais ne dis pas ce qui pourrait me blesser.”
Ces paradoxes subtils tissent parfois la toile invisible des tensions amoureuses. On demande à l’autre d’être à la fois proche et distant, libre et engagé, spontané et rassurant. Et l’autre fait la même chose, de l’autre côté du miroir. Deux désirs qui s’entrechoquent et se paralysent mutuellement.
💬 Mony Elkaïm, célèbre thérapeute systémicien, disait :
“Dans une relation, ce n’est pas seulement ce que l’on se dit qui importe, mais aussi la manière dont chaque parole est reçue et renvoyée. Ce va-et-vient crée une dynamique propre qui peut parfois devenir une prison invisible.”
Quand l’amour devient un paradoxe
Prenons l’exemple d’un couple où l’un des partenaires exprime un fort besoin d’autonomie tandis que l’autre réclame davantage de présence et d’attention. Celui qui désire plus d’espace peut se sentir étouffé, et plus il ressent cette pression, plus il prend de la distance. L’autre, au contraire, perçoit cette prise de distance comme un abandon et redouble d’efforts pour se rapprocher. Ce qui, bien sûr, renforce encore l’envie de liberté du premier. Un cercle vicieux s’installe.
Ce type de dynamique peut aussi se retrouver dans l’expression des sentiments :
• “Dis-moi que tu m’aimes.”
• “Mais si je te le dis parce que tu me le demandes, alors ça perd de sa spontanéité.”
• “Donc tu ne m’aimes pas vraiment ?”
• “Ce n’est pas ce que j’ai dit…”
Et ainsi de suite…
🔍 À retenir : La double contrainte devient un piège lorsqu’aucune des réponses possibles ne permet d’échapper à la frustration. L’amour se transforme alors en une impasse, une tension permanente où chaque issue semble impossible.
Les réactions face à la double contrainte
Face à ce genre de paradoxe, chacun réagit à sa manière. Certains se renferment, devenant de plus en plus silencieux, espérant que l’autre finira par comprendre sans avoir besoin d’explications. D’autres, au contraire, expriment leur frustration par des reproches, des ultimatums ou des disputes répétées.
💡 Cas typique : Marie reproche à Julien de ne pas être assez démonstratif. Il lui répond qu’il l’aime mais qu’il n’a pas besoin de le répéter sans cesse. Frustrée, elle insiste, demandant des preuves. Julien, agacé par cette demande incessante, devient encore plus distant. Ce qui pousse Marie à réclamer encore plus d’attention…
C’est un cercle infernal :
• Plus elle demande, plus il se ferme.
• Plus il se ferme, plus elle demande.
Dans ces situations, chacun pense que c’est l’autre qui détient la solution. Mais en réalité, les attentes se répondent et se nourrissent mutuellement, emprisonnant les partenaires dans une danse sans fin.
💬 Mony Elkaïm expliquait que dans un couple, chaque partenaire devient le “gardien du système” :
“L’un agit d’une certaine façon parce que l’autre réagit d’une autre manière, et inversement. Changer une relation, ce n’est pas seulement changer l’autre, c’est comprendre la dynamique invisible qui nous lie.”
Comprendre pour mieux sortir du piège
Alors, comment sortir de ces cercles vicieux ? La première étape est de prendre conscience de la double contrainte. Se demander :
• Est-ce que ce que je demande à l’autre n’est pas en contradiction avec un autre besoin que j’ai ?
• Est-ce que l’autre pourrait réellement me satisfaire sans s’enfermer dans une impasse ?
• Et si je prenais un pas de recul pour observer la dynamique plutôt que de m’y enfermer ?
Parce que parfois, la solution ne vient pas d’un compromis forcé, mais d’une manière nouvelle d’aborder la relation. Plutôt que d’exiger une réponse immédiate, il peut être plus constructif de poser une question ouverte :
🗝️ “Comment peut-on trouver ensemble un équilibre qui nous convient ?”
Car l’amour n’est pas une équation figée. C’est un mouvement constant, un dialogue où chaque mot, chaque silence, chaque geste façonne la relation.
Les mots qui manquent, le silence qui parle
Mais parfois, ce n’est même pas ce qui est dit qui pose problème. C’est tout ce qui flotte autour, ce qui n’a pas pu être formulé. Ces phrases qui meurent avant d’être prononcées, ces vérités suspendues entre nous, trop fragiles ou trop lourdes pour être lâchées dans l’air.
🔹 Le problème, c’est que tu n’écoutes pas ce que je ne parviens pas à te dire.
Parce que certaines choses sont trop risquées à exprimer. Parce qu’on redoute que les mots, une fois sortis, deviennent des armes, qu’ils nous échappent et brisent un équilibre déjà précaire. On se retient de parler de peur d’être mal compris·e, de blesser, d’ouvrir une brèche dont on ne saurait plus refermer les bords.
Alors on attend que l’autre devine. On espère qu’il ou elle saura lire entre les lignes, capter l’infime tension dans une respiration, l’hésitation dans un regard, l’absence derrière un sourire. On se raccroche aux silences, comme s’ils contenaient toutes les réponses.
Et puis, quand il ou elle ne comprend pas, la frustration s’installe. Pourquoi ne voit-il pas ? Pourquoi ne sent-elle pas ce qui est si évident à mes yeux ?
Mais peut-être que l’autre ne sait pas mieux lire en nous que nous en lui. Peut-être qu’il est lui aussi prisonnier de ses non-dits, qu’il attend en silence que l’on devine ce qu’il n’ose pas formuler.
💬 Mony Elkaïm disait :
“Dans un couple, chacun devient le miroir de l’autre, mais ce miroir est souvent déformant. On projette nos attentes, nos peurs, nos blessures sur l’autre, et on lui en veut de ne pas comprendre ce qu’on n’a jamais exprimé.”
L’illusion de la télépathie amoureuse
On aimerait que l’amour nous dispense de tout expliquer. Que celui ou celle qui partage notre vie sache instinctivement ce qui nous traverse. Après tout, si nous sommes si proches, si nous nous aimons, ne devrions-nous pas nous comprendre sans mots ?
🔹 “S’il m’aimait vraiment, il le saurait.”
🔹 “Je ne devrais pas avoir à le dire.”
🔹 “Si je lui demande, ça perd toute valeur.”
Mais l’amour ne donne pas le pouvoir de lire dans les pensées. L’autre ne sait que ce qu’on lui laisse voir, que ce qu’on lui offre à comprendre. Et parfois, il ou elle est tout aussi perdu·e, tout aussi en attente que nous.
📌 Un exemple :
Camille souffre d’un manque d’affection de la part de son compagnon, Thomas. Plutôt que de le lui dire directement, elle devient plus distante, espérant qu’il en devinera la raison et qu’il fera un pas vers elle. Mais Thomas, déconcerté par son comportement froid, croit qu’elle veut de l’espace et s’éloigne à son tour. Ils finissent par se retrouver dans une incompréhension mutuelle, chacun persuadé que l’autre est indifférent à son besoin.
🔹 Moralité ? L’amour se nourrit de mots autant que de gestes. Attendre en silence, c’est parfois construire une absence.
Briser le mur du silence
Alors comment faire ? Comment dire ce qui nous semble indicible ?
1️⃣ Prendre conscience que l’autre ne peut pas deviner
Même avec toute la sensibilité du monde, il ou elle ne peut pas entendre ce qui n’est pas exprimé. L’attente silencieuse finit souvent en amertume.
2️⃣ Apprendre à formuler sans accuser
Dire ce que l’on ressent, sans reproche ni sous-entendu. Exprimer un besoin n’est pas exiger, c’est simplement ouvrir une porte à l’autre.
3️⃣ Accepter que certains mots fassent peur
Dire ce qu’on ressent, c’est prendre le risque d’être vulnérable. Mais c’est aussi le seul moyen d’être entendu·e.
💡 Et si on essayait de dire ce qu’on n’ose pas dire ? Parce que les silences, eux, finissent toujours par parler… mais rarement dans la langue de l’amour.
Sortir du piège
Mony Elkaïm, dans son approche systémique, expliquait que les tensions d’un couple ne sont jamais isolées. Elles ne sont pas simplement le résultat d’un désaccord ponctuel, mais l’expression d’un équilibre plus vaste, d’une dynamique où chaque geste, chaque silence, chaque réaction façonne la réponse de l’autre.
🔹 “Un couple, c’est un système vivant, un écosystème d’émotions et d’attentes où chaque mouvement influe sur l’autre.”
(Mony Elkaïm, Si tu m’aimes, ne m’aime pas)
Autrement dit, il n’y a pas d’un côté une personne qui souffre et de l’autre celle qui fait souffrir. Il y a une interaction, un engrenage où chacun joue un rôle, souvent sans s’en rendre compte. L’un se ferme parce que l’autre semble distant, qui se fait distant parce que l’un s’est fermé. Et le cycle continue.
Alors, comment on s’en sort ?
Peut-être déjà en prenant conscience de ces paradoxes invisibles. En s’arrêtant un instant pour se demander :
🔹 “Qu’est-ce que j’attends de l’autre que je ne dis pas ?”
🔹 “Et est-ce que cette attente ne le place pas lui aussi dans une impasse ?”
📌 Un exemple :
Sarah reproche à Louis de ne jamais prendre d’initiative dans leur relation. Elle voudrait qu’il l’invite à sortir, qu’il propose des projets, qu’il lui montre plus d’enthousiasme. Mais à chaque fois qu’il fait une suggestion, elle trouve une raison de la modifier ou de l’adapter. Sans s’en rendre compte, elle lui envoie un message paradoxal : “Sois spontané… mais pas comme ça.” Résultat : Louis finit par ne plus rien proposer, renforçant la frustration de Sarah.
🔹 Moralité ? Parfois, on nourrit nous-mêmes les comportements qui nous font souffrir.
Parler autrement
La solution n’est pas toujours de parler plus, mais de parler autrement. Plutôt que de rester bloqué·e dans le duel des reproches et des attentes déçues, il s’agit d’explorer ensemble cette zone floue où chacun se sent piégé.
🔹 “Comment ressens-tu ce que je vis ?”
🔹 “Est-ce que, sans le vouloir, je t’enferme aussi dans quelque chose ?”
🔹 “Qu’est-ce qui te manque, toi ?”
💡 Oser dire :
“Je suis perdu·e, je ne sais pas comment te le dire, mais j’aimerais qu’on cherche ensemble.”
Parce que ce qui sauve un couple, ce n’est pas l’absence de conflits. C’est la capacité à les traverser sans s’y enfermer. C’est le courage de regarder ensemble ce qui se joue, plutôt que de rester prisonnier·e d’une incompréhension mutuelle.
🔹 “Il n’y a pas d’amour sans malentendus. Il y a juste ceux qu’on décide d’éclaircir et ceux qu’on laisse grandir.”